Reportages

Des raconteurs rendent hommage à Ernest Ouandié

Une corde invisible et indestructible relie entre eux les hommes de même culture. Les vibrations de cette corde qui surgit d’un passé si lointain que la mémoire humaine ne peut  la fixer avec précision, raconte des histoires, raconte une histoire, raconte l’Histoire. Un des instants les plus précieux de l’histoire de la tradition nationaliste au Cameroun se trouve être Ernest Ouandié dont la vie et l’engagement ont été, selon les postures, contrefaits ou lavés de ses souillures, honnis ou célébrés… Un groupe de jeunes chercheurs camerounais partis de Dschang et réunis sous la houlette de la deuxième rencontre dénommée «Résidence des racontages» a entendu résonner les notes interpellatrices du chant nationaliste, version Ernest Ouandié et a fait le choix d’aller le revivre à Bafoussam, autour de la tombe de ce héros que le sable de l’inertie institutionnelle n’a jamais pu recouvrir de l’épaisseur de l’oubli. C’était le samedi 14 mars  2015.

Arrivée…

C’est par petits groupes que les raconteurs arrivent dans la ville de Bafoussam qui,  ce matin-là, présente un visage contrasté. Le centre administratif immobile, baignant dans un silence pesant troublé de temps en temps par les klaxons et par le souffle léger des vigiles et de quelques passants qui la traversent comme des fantômes égarés. Le reste du centre urbain est parcouru par une certaine agitation qui atteint des pics très élevés dans les marchés et leurs environs. Notre groupe composé de Tonta Francine Ngo Iboum, Tonta Flora Himco, Jeanny-Laure Foyet, Estelle Donfack et moi-même traversons rapidement cette ambiance chômée du samedi pour nous rendre au siège local de l’Eglise évangélique du Cameroun communément appelé Plateau EEC. C’est Tonta Flora Himco qui nous indique le chemin après avoir passé un coup de fil. Nous laissons derrière nous le marché C de  la ville logé au pied de ce plateau, de part et d’autre d’une route secondaire bitumée et nous garons près du portail d’entrée où vient nous rejoindre le groupe 3 composé d’Ulrich Tadadjeu Kenfack et Marius Fonkoua.

Ensemble nous commençons l’ascension, absorbés progressivement par la fraicheur et les chants d’oiseaux attirés ici par les grands arbres qui protègent de leur feuillage le chemin mais qui ne peuvent pas cacher les hauts pylônes des antennes des sociétés de téléphonie mobile. Les bruits du marché C sont maintenant inaudibles. Nous prenons à gauche devant le temple de l’EEC et sommes obligés de nous renseigner sur le lieu de sépulture de Ouandié mais la dame à qui nous nous adressons ne sait même pas que la tombe d’un héros des luttes d’indépendances africaines se trouve à ses pieds ; sait-elle seulement qui est Ouandié ? Le téléphone intervient encore en direction du premier groupe arrivé sur les lieux une heure avant nous… Et nous voilà devant le lieu où le corps de Ouandié a laissé échapper son esprit vers le royaume des lumières. Nous sommes accueillis par Félix Tatla Mbetbo, président de l’Association pour la conservation et la diffusion du savoir ; en abrégé ACDIS et ci-devant inspirateur du projet résidence des racontages organisé par l’association Livre Ouvert et dont l’hôte ce jour est la branche de Dschang. Avec Félix se trouvent Danielle Madelli et le comédien Hector Flandrin du théâtre universitaire de Dschang qui constate que les raconteurs sont vêtus de t-shirt noirs estampillés en lettres dorés, «Résidence racontages», avec une carte stylisée de l’Afrique à la place du C de racontages.

La résidence des racontages a été créée à la suite des 20 ans d’écriture de Marcel Kemadjou Njanke, organisé par le Pr Alain Cyr Pangop sous les auspices de l’Université de Dschang, le 22 novembre 2014 [Voir Mosaïques 049]. Elle a pour but de favoriser l’émergence d’une écriture véritablement nationale portée par la connaissance de notre patrimoine historique et culturel et témoignant de notre présent et de notre présence dans un espace où il est nécessaire de dératiser les mentalités et de décoloniser le langage pour faire jaillir notre identité qui est noyée dans les concepts «littérature monde» et «universalité». Il s’agit de montrer que la fraternité humaine ne peut se construire qu’en établissant une véritable rencontre d’identités et non un métissage d’identités qui ne contribuera qu’à faire dominer la culture qui paye avec régularité et se complait dans la propagande.

Échanges

Au moment où nous arrivons devant la tombe de Ouandié le soleil est d’une douceur royale et un petit sac en plastique usagé tourbillonne dans l’air au-dessus de nos têtes, témoin du vent discret qui souffle comme si le grand esprit que nous venons saluer est heureux de nous voir là et nous dit son acceptation d’office de l’hommage que nous lui rendons. La tombe est commune comme celle de n’importe quel citoyen modeste, la peinture blanche dégradée dit à suffisance l’amnésie collective dans laquelle est plongé le peuple qui, sourd aux notes de son passé, erre sans âme. Un bouquet de fleurs artificielles est posé dans l’enceinte du tombeau comme s’il y avait seulement été oublié et l’ensemble n’a échappé aux herbes que parce que de bonnes paysannes ont retourné la terre en prévision de la nouvelle saison des semis qui n’attend que les premières pluies pour être lancée. En contrebas de la tombe, se trouve Tougang village, quartier populaire de Bafoussam blottie à flanc de colline et qui a certainement déjà oublié ou alors ignore qu’au-dessus se trouve le crâne d’un homme qui faisait partie avec ses compagnons Um Nyobe, Moumié… de ces êtres qui avaient rêvé et entrepris de réaliser pour l’Afrique une indépendance totale, une indépendance qui sera à la fois mentale, politique, culturelle, financière…

Des raconteurs rendent hommage à Ernest Ouandié

Marius Fonkoua et Ulrich Tadadjeu sont les deux historiens du groupe des raconteurs. Avec Félix Tatla Mbetbo de science politique de l’université de Yaoundé 2, ils peuvent commencer les exposés sur l’histoire du nationalisme camerounais en général et celle des luttes de Ouandié. Ce qui est intéressant dans ces exposés c’est qu’ils ne reviennent pas sur les faits cités abondamment dans les livres mais sur des événements ou des propos anodins qui sont pourtant d’une importance cruciale pour la compréhension de cette période. Cette méthode de recadrage des  faits a pour intérêt majeur qu’il nous épargne de la lourdeur d’un langage spécialisé et des accumulations de dates pouvant distraire les non historiens du groupe. Le petit sac en plastique de tout à l’heure qui s’était posé sur un sillon s’élève à nouveau dans les cieux et tournoie comme s’il voulait marquer son intérêt pour les exposés qui sont entrecoupés de questions et de remarques pertinentes qui nous réconcilient avec notre patrimoine politique. Quelqu’un remarque par exemple que la plupart des compagnes de nos nationalistes sont prénommées «Marthe». Les échanges se déroulent sur un ton fleuri et jovial rehaussé par des éclats de rire qui résonne comme ces coups de feu tirés habituellement lors des funérailles à l’Ouest Cameroun…

Il s’agit en effet pour nous de faire nos funérailles de Ernest Ouandié qui, faute d’appartenir officiellement à la nation, appartient à chaque Camerounais. Qui dit funérailles dit fin des lamentations et élévation du défunt à la dignité d’ancêtre. Le deuil ici est fait autour de cette phrase de Ahmadou Ahidjo, cité par Felix, qui disait : «Mgr Ndogmo, je le déteste ; il sera exilé. Ouandié, je le respecte il sera exécuté». Si Ouandié n’avait pas été lâchement exécuté, s’il avait bénéficié du don de longévité, il aurait eu cette année le même âge que le président Robert Mugabe du Zimbabwe mais en faisant le vœu de rester intègre, chacun dans son domaine, comme le regretté Ouandié, ces jeunes raconteurs contribuaient d’une certaine manière à l’immortaliser. Cérémonie d’immortalisation scellée par des séances de jumping filmés par Ulrich Tadadjeu (c’est de cette manière d’ailleurs que les raconteurs clôturent leurs activités), et par la classique séance de photos ; pour que nul n’en n’ignore. Au moment où nous faisions les photos, je vis le petit sac en plastique se poser tout près de nous. La brise avait diminué de force, le soleil était haut au-dessus de nos têtes et Dschang nous attendait pour la suite des activités.

Kemadjou Njanké Marcel

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