Entretiens

Edith Ekodo : la « bibliothèque coloniale » continue d’influencer nos imaginaires

« Production scientifique et décolonisation des savoirs en Afrique Subsaharienne : lecture croisée des œuvres de Dika Akwa Nya Bonambela, Fabien Eboussi Boulaga et Jean Marc Ela (1955-2011) » était le sujet de thèse que notre invitée a défendu récemment au département de sociologie de Yaoundé I. Elle explique ici comment ces auteurs ont poursuivi la critique des mécanismes de domination intellectuelle de l’Occident tout en plaidant pour une décolonisation des savoirs.

Commençons cet entretien par la définition du concept au cœur de votre travail. Qu’entendez-vous par décolonisation des savoirs ?

Dans les travaux de Dika Akwa, Fabien Eboussi et Jean Marc Ela, la décolonisation des savoirs peut être appréhendée comme une réflexion critique, une remise en question des idées, des concepts et des connaissances élaborées sur l’Afrique et qui ont constitué la « bibliothèque coloniale », pour emprunter une expression chère à Valentin Yves Mudimbe. Elle implique aussi une reconnaissance des modes de pensée et d’accès au savoir propres aux peuples et aux cultures qui ont été historiquement marginalisés ou colonisés. L’objectif étant de libérer ces savoirs de toute influence idéologique coloniale, qui, bien qu’opérant parfois de manière subtile, travaille encore les imaginaires, les croyances et les discours sur l’Afrique. Cela peut inclure l’intégration des savoirs autochtones, l’évaluation critique des impacts de la colonisation sur les structures éducatives et académiques, ainsi que la promotion d’une pluralité de voix et de récits dans la production et la diffusion des savoirs.

Pourquoi avez-vous choisi justement les auteurs Dika, Eboussi et Ela pour composer votre corpus de recherche ?

Notre choix a été motivé par la contribution que ces auteurs ont apportée à la réflexion sur les questions de l’identité, de la culture, et de la décolonisation des savoirs dans le contexte africain. Chacun de ces auteurs apporte une perspective unique et complémentaire aux études postcoloniales tout autant qu’ils ont en commun l’Afrique subsaharienne pour objet d’étude. En clair, ils sont tous les trois engagés pour la cause africaine, notamment la réappropriation des savoirs endogènes et la résistance aux formes de domination intellectuelle et culturelle inaugurées par la colonisation. Ensemble, la production scientifique de ces auteurs offre une critique systémique, historique et holistique de la manière dont les savoirs sont produits et légitimés en Afrique subsaharienne. Ils permettent ainsi de comprendre non seulement les dimensions philosophiques et théologiques, mais aussi les implications sociopolitiques de la décolonisation des savoirs. De plus, ces auteurs évoluent dans une approche pluridisciplinaire particulière, d’où un croisement des disciplines (philosophie, anthropologie, théologie, sociologie) qui permet une lecture plus riche et plus nuancée des enjeux de la production scientifique en Afrique subsaharienne. Au-delà de leurs productions intellectuelles, ils se sont également distingués par un mode de vie marqué par le combat (de terrain) pour la diffusion et l’implémentation de leurs idées, et ce malgré les risques et les défis inhérents à de telles actions et à un tel engagement dans des États postcoloniaux. Dika Akwa Nya Bonambela, Fabien Eboussi Boulaga et Jean-Marc Ela ne se contentaient pas de produire les idées ; leurs pensées et leurs savoirs s’incarnaient dans les faits et les gestes du quotidien.  

Quel problème souhaitiez-vous résoudre avec votre recherche ?

Notre recherche est partie du contraste qui existe depuis des siècles entre la richesse intellectuelle de l’Afrique et la place marginale qui lui est accordée, que ce soit dans les sujets de recherche, les livres, les articles, ou les travaux académiques. Nous avons cherché à comprendre pourquoi les savoirs africains sont systématiquement « invisibilisés » dans les bibliothèques, les laboratoires de recherche, les programmes scolaires et les productions scientifiques, aussi bien en Afrique qu’à l’étranger, au profit de connaissances imposées de l’extérieur sur l’Afrique. Nous avons également constaté que, malgré la fin de la colonisation, l’Afrique continue d’être lue et perçue à travers le regard et les écrits de l’autre. Pourtant, des intellectuels africains ou afro-américains (WEB Du Bois, Cheikh Anta Diop, Aimé Césaire, Kwame Nkrumah, etc.) ont réhabilité les savoirs africains en utilisant des méthodes et des grilles d’analyse enracinées dans les réalités locales. Les travaux de Dika Akwa, Fabien Eboussi Boulaga et Jean-Marc Ela se sont imposés à nous comme des textes majeurs dans la critique de la « bibliothèque coloniale ». Notre objectif était de faire davantage connaître la production scientifique de ces auteurs et de comprendre en profondeur leurs contributions à la décolonisation des savoirs en Afrique.

Y êtes-vous parvenue ?

Notre recherche a atteint en grande partie ses objectifs. En analysant de manière croisée les œuvres de Dika Akwa, Eboussi Boulaga et Ela, nous avons démontré que la décolonisation des savoirs est un projet central dans leurs travaux. Nous avons réussi à mettre en lumière les contributions spécifiques de chacun de ces auteurs à la décolonisation des savoirs et à la promotion d’une épistémologie africaine. De plus, nous avons identifié des outils et des stratégies concrètes proposés par ces auteurs pour réformer les systèmes de production et de légitimation des savoirs en Afrique subsaharienne. Cependant, il ne s’agit là que d’un chantier qui sera poursuivi dans nos travaux postdoctoraux.

Pour butiner votre problème, vous vous êtes appuyée sur la « théorie critique » de Jacques Derrida et « l’orientalisme » d’Edward Saïd. Expliquez-nous pourquoi !

Nous l’avons fait en raison de la pertinence de leurs concepts et approches dans la déconstruction des structures de la domination héritées de la colonisation. La théorie critique postmoderne, illustrée par Derrida, s’engage dans une démarche déconstructrice de la métaphysique occidentale et du logocentrisme. Remettant en question les savoirs considérés comme objectifs et universels, elle soulève des interrogations sur les langues dominantes et les processus d’assimilation linguistique. Dans notre travail, cette approche a permis de comprendre comment une écriture attentive aux marginalités peut résister à la pensée coloniale et s’ouvrir à une pluralité de perspectives. Cependant, elle ne se limite pas à la critique linguistique, c’est pourquoi nous l’avons articulé à la théorie de l’orientalisme. Cette dernière, développée notamment par Edward Saïd, met en lumière la construction discursive de l’Orient par l’Occident, révélant les mécanismes de domination et de stéréotypage qui l’ont structurée. Saïd invite à une lecture critique des textes et à une ouverture au dialogue interculturel afin de dépasser les jugements de valeur et les préjugés coloniaux. Dans notre travail, cette approche a permis d’étudier la décolonisation des savoirs en mettant en évidence les dynamiques endogènes et en favorisant l’échange interculturel, tout en offrant un regard critique sur les représentations occidentales de l’Afrique et de ses savoirs.

Votre thèse à vous dans cette recherche, quelle était-elle ?

Notre recherche doctorale défendait l’idée selon laquelle malgré la pluralité des approches et des méthodes, les travaux de Dika Akwa, Eboussi Boulaga, et Jean-Marc Ela convergent vers une critique fondamentale des paradigmes de connaissance occidentaux et une action concrète pour une épistémologie africaine. Cette convergence démontre que la décolonisation des savoirs, bien qu’elle semble resurgir dans les discussions contemporaines en Amérique, en Europe et en Afrique, n’est pas une idée nouvelle. En effet, elle s’ancre profondément dans les réflexions de ces auteurs, qui ont, chacun à sa manière, contribué à questionner et déconstruire les bases épistémologiques européocentriques héritées de la colonisation. Leurs travaux montrent que la décolonisation des savoirs est une démarche essentielle et en cours depuis longtemps, visant à réhabiliter et à valoriser les perspectives africaines dans la production intellectuelle et scientifique.

Votre thèse arrive au moment où la question décoloniale affleure jusque dans les discours de presse. Est-ce selon vous de bon augure pour l’affirmation d’un continent qui, de plus en plus, se reconfigure du point de vue des relations internationales ?

La montée de la question décoloniale dans les discours médiatiques est effectivement un signe encourageant pour l’Afrique, particulièrement dans le contexte de de son repositionnement sur la scène internationale ; c’est une preuve que sa voix porte de plus en plus. Cet intérêt accru pour les questions décoloniales indique une prise de conscience globale des dynamiques qui ont façonné les relations entre l’Afrique et le reste du monde. Même si nous déplorons toujours le fait que la mise en lumière de ces questions se fasse toujours plus par les médias internationaux qu’africains. La critique décoloniale est aussi visible à travers les ruptures ; les discours et les actes par lesquels certains Etats africains redéfinissent leurs rapports avec les anciennes puissances coloniales et le monde occidental dans son ensemble. C’est notamment le cas des Etats de la récente Alliance des Etats du Sahel (le Mali, le Niger et le Burkina-Faso). Si nous ne sommes pas toujours d’accord avec certaines méthodes (en l’occurrence la restriction des libertés collectives et individuelles, la rhétorique complotiste qui masque parfois les problèmes internes…), nous convenons avec eux que la prise en compte de la souveraineté politique, économique, monétaire et culturelle dans les politiques publiques est indispensable pour l’émancipation et le développement du continent africain. Elle peut également influencer les politiques internationales et promouvoir les partenariats fondés sur le respect de l’Afrique et des Africains dans leur ensemble. Rappelons que le racisme que subissent Africains (subsahariens en l’occurrence) à travers le monde est en grande partie alimenté par le mépris dont l’Afrique est toujours l’objet. Cette visibilité offre une opportunité de révision des paradigmes de connaissance dominants et de valorisation des savoirs locaux. En réévaluant les structures de pouvoir et les héritages coloniaux, l’Afrique peut promouvoir une identité intellectuelle et culturelle propre tout en intégrant des perspectives diversifiées dans la production scientifique et académique.

La question décoloniale ne date pas d’aujourd’hui comme le montre par exemple le travail de l’auteur kenyan Ngugi wa Thiongo que vous convoquez dans votre thèse (son livre « Decolonising the mind » date du début des années 80). N’avez-vous pas l’impression qu’on tourne en rond sur la question ?

Ngugi wa Thiong’o s’inscrit dans le même sillage générationnel que Dika Akwa, Eboussi Boulaga, et Jean-Marc Ela. Son ouvrage Decolonising the Mind, aborde explicitement la décolonisation des savoirs sous son aspect linguistique, et a été largement exploité dans notre thèse. Cependant, le fait que la question décoloniale ressurgisse régulièrement dans les discussions académiques et médiatiques n’indique pas nécessairement un manque de progrès, mais plutôt la prise en compte croissante des défis. D’une part, les discussions continues sur la décolonisation soulignent que les problèmes sous-jacents n’ont pas encore été totalement résolus ou que les moyens déployés restent insuffisants. La « bibliothèque coloniale » continue d’influencer les imaginaires et les pratiques dans de nombreuses sociétés en Afrique. Les efforts pour décoloniser les savoirs et les institutions ne sont pas de simples répétitions des débats passés, mais des tentatives renouvelées dont le but est d’articuler les luttes de libération des siècles passés aux défis politiques, économiques et culturels de notre temps. D’autre part, cette persistance des débats reflète également la nécessité de continuer le combat jusqu’à l’avènement d’une société nouvelle. Le débat autour de la décolonisation des savoirs est souvent un catalyseur pour d’autres changements sociaux et politiques. En continuant à explorer et à discuter de ces questions, nous pouvons non seulement renforcer les arguments pour une réforme des systèmes de connaissance et de pouvoir, mais aussi identifier de nouvelles opportunités pour l’action et l’innovation.

Maintenant que vous avez été adoubée par vos maîtres, que comptez-vous faire ?

Ces travaux ouvrent la voie à un vaste chantier d’écriture et de diffusion. Nous poursuivons nos recherches dans le domaine de l’histoire des idées, en explorant de nouvelles dimensions et en élargissant notre champ d’étude à la critique et à l’analyse, à la critique des méthodes et sources historiques et philosophiques. Cela comprendra l’examen de la manière dont les dynamiques de décolonisation des savoirs interagissent avec d’autres mouvements sociaux et politiques à l’échelle continentale et mondiale.  Notre travail sera approfondi dans les articles soumis dans des revues scientifiques et des ouvrages envisagés dans le futur afin de partager nos conclusions avec la communauté académique. Parallèlement, nous souhaitons appliquer les connaissances acquises pour contribuer à des projets concrets : les campagnes pour une réforme des systèmes éducatifs en Afrique subsaharienne, les festivals, les documentaires et les expositions sur la vie et les œuvres des intellectuels africains. Cela pourrait inclure des enseignements et des collaborations avec des institutions académiques locales et internationales pour la promotion des approches épistémologiques alternatives.

Entretien avec Parfait Tabapsi

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