Chroniques

Du culte des ancêtres au culte des enterrements : les nouveaux zombies

Chez les dominants et les dominés d’aujourd’hui, la croissance ne se conçoit que de manière verticale avec au sommet de la colonne des succès et des échecs les nantis qui sont présentés comme des êtres spéciaux qui ont su surmonter les obstacles pour se hisser sur la crête la plus élevée de la prospérité et, au fond de la vallée, la masse d’idiots qui a choisi volontairement d’échouer et qui n’a d’autre choix que de se battre pour imiter ceux qui brillent tellement ils les aveuglent au point qu’ils ne les voient plus que comme des étoiles dans leurs nuits quotidiennes. Ce n’est pas un hasard si on appelle ces «réussisseurs» «stars». Personne ne pense à dire à cette masse que si elle cessait de boire la coupe d’ignorance qu’on leur sert sous forme d’information objective, que si elle apprenait à contrôler ses appétits inutiles, ceux du haut réviseraient leurs définitions ainsi que le lexique de leur mépris. Car c’est justement parce que vous êtes 7 milliards par jour à prendre 100frs de crédit internet pour avaler toutes leurs informations abrutissantes que vous demeurez où vous êtes.

Et l’une des missions de ces «stars» c’est justement de faire croire qu’on ne gagne l’argent que pour le gaspiller et non pour le mettre au service de l’humanité. C’est pour cela qu’on parle de société de consommation alors qu’on aurait dû dire société de gaspillage car ici, on ne consomme en priorité que ce dont on n’a pas besoin. C’est donc pour cela que ceux qui sont en bas de cette colonne, et ce jusqu’à un certain point au-dessus, passent leurs journées à réfléchir aux moyens de montrer qu’ils ont atteint ce qu’il faut atteindre en gaspillant non seulement leurs gains, mais aussi leurs énergies et leurs muscles pour montrer qu’ils ne sont plus n’importe qui (bon voyage retour, M. Wakeu Fogaing).

La diaspora camerounaise d’aujourd’hui excelle dans cet exercice de mise en lumière de ses (in)capacités en investissant et en s’investissant dans le tape à l’œil. Ceci se manifeste avec l’éclat le plus insolent dans ce que Takounga appelait la traite des morts. Ce qu’on appelle aujourd’hui le culte des ancêtres avait deux significations. Une signification nocturne et une signification diurne. Le but ésotérique était de maintenir le lien énergétique entre le passé et le présent afin que les erreurs du passé se transforment dans l’utérus de la mère en leçons d’aujourd’hui et pour que les forces accumulées se multiplient sans cesse pour que cet aujourd’hui, qui sera le passé de demain, s’améliore sans interruption.

Tous les rites et rituels ainsi planifiés et organisés avaient pour but de faire participer le corps à cette danse cosmique ininterrompue qui impliquait non seulement le dedans mais aussi le dehors. Qu’appelle-t-on dedans ? Le dedans c’est la cause, c’est la racine (quand on parle des ancêtres) ou cœur (quand il s’agit des terrestres humains). Malheureusement, lors de ces rites de la plus haute importance, seuls les corps participent et non les cœurs. Comment pouvez-vous aller offrir l’eau rituelle alors que votre cœur raconte que le voisin fulbé n’est pas vôtre, nourrit de la haine pour votre prochain et se moque du voisin qui vient de perdre son bétail ? La démarche de vos pas, le geste de votre main doivent être portés par le merveilleux de votre cœur, sinon vous tombez dans le monde des rapines où c’est le plus tortueux, le plus cynique qui gagne et vous impose sa morale comme avec la barbarie coloniale par exemple.

Lorsque ces élans de gratitude et de responsabilité sont absents, alors vous vous effondrez dans votre propre monde et vous l’entrainerez avec vous. Et c’est pour cela qu’on assiste par exemple aujourd’hui à la valse d’enterrements-funérailles qui est le plus grand crime jamais commis par un peuple contre lui-même. Ils ont souvent évoqués des raisons dites modernes pour justifier cet attentat contre la nature des choses. Mais ce ne sont que des justifications-justificatifs qui creusent chaque jour le sol sous leurs pieds ; car au fond, tout ceci n’est qu’une exhibition de la fausse opulence. Ne voient-ils pas que bientôt même les noix de kola qu’ils partagent viendront de Chine à cause du développement de la culture urbaine qui dépeuple des régions entières et transforme nos cités en villes poubelles remplies de la poubelle des autres ?

Les funérailles ne célèbrent pas seulement le triomphe du souffle de nos défunts consacrés mais la continuation de leurs œuvres sur terre (puisque ce n’était pas tous les hommes qui étaient élevés à la dignité d’ancêtre pour pouvoir mériter un culte après leur départ de la terre). Les funérailles ne pouvaient donc être célébrées que des années après l’enterrement pour donner le temps aux vivants de maintenir la cohésion familiale et sociale laissée par le défunt et surtout de multiplier les possibilités spirituelles et économiques de son empreinte terrestre. Mais que fait-on aujourd’hui ? On dit, «bon débarras» car il faut vite rentrer dans les faux paradis urbains d’ici et d’ailleurs pour perpétuer cet esclavage mental qui pourtant fait croire à la liberté de conscience ! Pourtant, ils sont tous des zombies spirituels qui se cachent derrière les masques des identités urbaines pour proclamer qu’ils sont au service du modernisme. Mais le modernisme n’est qu’un élargissement de perspectives et non une rupture des acquis.

Kemadjou Njanke Marcel

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