Critiques

Le mutisme pour réhabiliter des oubliées de l’histoire nègre

Avec sa performance, la Brésilienne Renata Felinto appelle à la reconsidération des femmes qui allaitaient les enfants de Blancs durant la période de l’esclavage aux Amériques.

L’esclavage fait partie de ces thèmes que l’on dit éculés. Lors même qu’il continue de perdurer sous des formes variés et toujours plus désobligeantes. La modernité préfère user du vocable de servitude volontaire et renvoie la terminologie esclavage dans son acception première de traite négrière en ouvrant le boulevard sur ce qu’elle aime bien appeler mémoire. Pour ma part, inutile de rentrer dans ces querelles terminologiques dont les manifestations augurent bien souvent de combats de positionnement pour une meilleure visibilité dans le champ d’action de la société civile.

Le 20 octobre 2017 lors du Salon du livre d’art des Afriques auquel Mosaïques avait été convié, j’ai assisté à un spectacle dont la trame et la profondeur n’avaient d’égal que les souffrances ressenties alors par mes ascendants dans ce qui reste l’un des visages les plus sombres de notre humanité. A la faveur d’une performance dans le hall de l’espace culturel La Colonie, 128 rue Lafayette à Paris, l’artiste et enseignante d’université Renata Felinto, venue du Brésil pour l’occasion a en effet, par sa prestation chargée d’une énergie rare, installé dans le cœur d’un public ébahi cette envie d’en savoir d’avantage sur le sort d’un peuple nègre qui des siècles durant fut traité comme du bétail de foire et à qui l’on refusa par la même occasion toute humanité.

Le propos même de ce spectacle était pour Renata de ramener à nos préoccupations quotidienne et intellectuelle le sort de ces femmes oubliées qui furent sommées d’alimenter par leur sein les enfants de leurs maîtres avant de sombrer dans l’anomie et l’oubli de cette histoire des vainqueurs. Ce qui rendit sa performance troublante fut le mutisme qu’elle choisit alors pour parler de ces oubliées. Durant trois quarts d’heure, le public n’eût pour seul son qu’un enregistrement de voix et un solo de trompette de son compatriote Romelo. Pour le reste, sa performance scénique, magnifiquement rendu par une scénographie en grande partie improvisée, sut transpercer les esprits pour y installer une thématique dont il faut chercher longtemps la trace dans l’histoire et l’art contemporain.

Le mutisme pour réhabiliter des oubliées de l’histoire nègre

Au centre de la pièce, elle avait disposé un vase à côté d’un monticule de terre ocre et d’une pelle. Mesurant ses pas telle une prêtresse au milieu de fidèles attentifs, que sa robe longue laissait d’ailleurs présager, elle parcourut la salle lentement pour montrer des photographies de ses dames. Pellicules en noir et blanc qui avaient le don de faire monter la tension dans les cœurs. Ramenant à la lumière non seulement l’enfer de l’allaitement des enfants des maîtres qui ne s’encombraient pas de maltraiter leurs parentèles sans défense aucune, mais également le sort qui allait leur être réservé au fur et à mesure que la progéniture des maîtres grandissait. Non seulement elles devaient se préparer pour en allaiter les cadets, mais encore elles ne pouvaient revendiquer aucune familiarité. Le tout avec le poids des leurs propres enfants dont elle devait également s’occuper.

Une prestation qui ramenait également à l’esprit les déchirements de la séparation sur la terre africaine, la déportation et l’ensauvagement en cours dans les plantations de canne à sucre et de coton. Dans cette Amérique esclavagiste où les âmes de ces braves dames errent depuis à la recherche d’une consolation à laquelle leur vie ne leur avait pas donné droit. Dans son déroulé, le spectacle donnait aux mouvements de Felinto une grâce qui en rajoutait à cette sensation du déni de l’histoire.

Elle revint ensuite dans un 2è temps ensevelir lesdites photographiques dans un rituel tout aussi en lenteur. Une par une, ces dernières furent enserrées dans la terre qui remplissait le vase au fur et à mesure. Comme pour dire qu’aucune de ces héroïnes de l’histoire nègre ne devait à jamais être oubliée et qu’il faudra un jour songer à une sépulture pour chacune d’elle, avec le soin et le rituel conséquents. Visage fermé, gestes recherchés, Renata entama une dernière phase-climax avec un sérieux que son geste ne manque pas de faire savoir. Elle entreprit en effet de se séparer de sa tunique, cette robe blanche ceint d’un foulard autour de la taille avec, sur la tête, un autre foulard tout blanc. Dans ce dénudement tout en douceur, elle s’offrit comme en holocauste pour la cause de ces oubliées que les humiliations avaient tenté de prendre jusqu’à leur intimité. Une nudité qui exhalait également la frayeur et le choc de cet oubli coupable d’une société dont le placard est rempli de ces cadavres qu’il faudra bien ouvrir et rendre à la postérité un jour.

Le mutisme pour réhabiliter des oubliées de l’histoire nègre

La nudité ainsi présentée fût accompagnée d’un geste qui faisait appel à de l’eau de cheiro, utilisée au Brésil dans les rituels condomblés, que Renata déversa par-dessus sa tête. Un geste symptomatique de ce que quel que soit le trauma de cette existence malmenée, quel qu’en soit l’indicibilité de la douleur qu’elle charria, le ruissellement de cette eau signait la purification nécessaire face à un déni de l’histoire humaine. Le spectacle pouvait alors s’achever après ce bain à la fois physique et mystique par une distribution, par les soins de l’artiste elle-même, de papillons sur lequel elle rappelait l’urgence de restituer l’histoire de ces femmes au lait si précieux pour la survivance de l’espèce humaine. Sur le vase devenu tombe, elle planta des roses ainsi que des pétales (de sang ?) en guise d’espoir et de marqueur de ce que les descendants de ces femmes courageuses n’avaient pas oublié leur sort. Ces fleurs étant également un signe d’espoir que tout n’est pas perdu ; qu’il y a encore de la place dans mémoire pour ces morts anonymes tombés sur le champ d’une certaine histoire, celle d’un Occident malveillant, qui en impose sans gare crier et dont les buts inavoués sont toujours la relégation à la périphérie de tous ceux-là qui leur paraissent différents et dont il se sont pourtant servis sans remords dans la construction de leur société. Ce spectacle de Renata sonnait aussi comme la critique d’un temps présent où le lendemain efface le jour avec célérité et exubérance, sans se soucier d’une quelconque archive dont le temps a pourtant besoin.

«Axexê da Negra ou o descanso de todas as pretas que mereciam serem amadas» de Renata Felinto, performance, 45 mn

Parfait Tabapsi à Paris

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