Reportages

Mon heure Rouge

Ma carrière d’artiste a été jusqu’aujourd’hui jalonnée par des résidences de création, des expositions, quelques rencontres internationales et des prix, qui bien que modestes, ont une valeur sentimentale inestimable pour moi.

Lorsque je postule pour la première fois, il y a un an, à l’appel à candidature pour la 13ème édition de la biennale africaine d’art contemporain, Dak’art, je suis loin de m’imaginer dans l’une des salles d’embarquement de l’aéroport international de Douala un an plus tard, en partance pour Dakar. Qui plus est en tant qu’unique artiste Camerounais résidant au Cameroun dans la sélection officielle ! Le voyage vers le Sénégal a été le moment pour moi de penser à ceux avec qui j’ai vécu la préparation de cet événement. Les discussions avec Landry Mbassi De Loco et Rodrigue Mbock du Globule studio autour du support de communication que ces généreuses personnes m’ont offert afin d’optimiser ma présence à ce rendez-vous de l’art contemporain. Entre deux trous d’air, je revis cette folle nuit de la veille de mon départ, dans une imprimerie de Mvog ada. Landry MBASSI, commissaires d’exposition, a dû aider la patronne -très volontaire- à trouver des solutions afin que les rotatives puissent cracher mes brochures.

A mon arrivée à l’aéroport international Blaise Diagne de Dakar, lors des procédures douanières, je me suis rendu compte que j’aurais pu rater cet avion. Pris par les préparatifs de l’exposition collective annuelle dont je fais partie à la Banque Mondiale antenne de Yaoundé et les différents événements sur lesquels je suis invité à Dakar, je n’ai pas eu le temps de prendre un visa ! Heureusement pour moi, il est possible depuis quelques mois de l’obtenir à l’aéroport à Dakar et c’est gratuit. C’est dommage que les autres pays en Afrique pour faciliter la mobilité des Africains ne suivent pas le Sénégal dans cette initiative remarquable.

Les jours qui ont suivi mon arrivée ont été consacrés au tirage de mes œuvres photographiques. J’ai choisi pour des raisons de qualité de faire tirer mes photos à Dakar. Je m’étais fait conseiller par un ami photographe Siaka Soppo Traoré qui m’a aiguillé vers une maison spécialisée en tirage sur papier fine art. Pressé par l’organisation, je me suis dépêché d’aller déposer les tirages à l’ancien palais de justice de Dakar, lieu dédié à l’exposition internationale.

J’étais tellement impatient de retrouver ma famille de l’île de Gorée, qu’après une nuit dans cette chambre d’hôtel de grand luxe, j’ai préféré retrouver la convivialité de la famille Ciss. Cette famille dont l’énergie a irradié durant ma résidence la série que je présente en sélection officielle. En effet, en novembre 2016, j’ai été invité par la commune de l’île de Gorée pour une résidence de création d’un mois. J’étais recommandé par l’artiste et vice-président du patrimoine de l’île Corentin Faye dit Mister Co et soutenu par les ateliers Sahm de Bill Kouelany à réfléchir sur le thème «Mémoire et résilience». Le résultat de cette résidence est la série multimédia intitulée « I’m not a slave, but i’m… ».

Il s’agit d’une réflexion sur la résilience de l’Afrique dans un contexte où les mémoires liées à cette résilience ne sont pas toutes connues.

Quand je suis arrivé sur l’île, ça a été le temps des retrouvailles. J’avais le sentiment d’avoir été absent trop longtemps, que les autres ne me reconnaîtraient pas…Personnes ne m’avaient oublié ! Le traditionnel thé pris en trois étapes chez Myriam, le plat de TCHEB préparé par Tata Augustine…mes papilles gustatives n’avaient rien oublié non plus ! Sentir le cœur de l’autre battre contre le vôtre. Tellement il vous serre fort contre lui…la légendaire hospitalité sénégalaise!!!

Vous comprendrez qu’après pareil accueil il m’était difficile de retourner à ma chambre d’hôtel sur le continent. J’ai passé le clair de mon temps sur l’île de Gorée, mais pas pour me dorer la pilule sur la plage. Je préparais auprès de Mister Co l’exposition collective « Lettre à l’Afrique ». Elle a réuni 7 nationalités. J’ai été invité sur ce projet international pour présenter le résultat d’une résidence que j’ai faite à Bandjoun station en 2017 qui avait pour objectif d’archiver la cohabitation qui existe dans la ville de Bandjoun entre les architectures vernaculaire et contemporaine.

 Durant mon séjour insulaire j’ai ressenti le besoin entre deux séances de thé prises chez la charmante Myriam, d’adresser une lettre spéciale à l’Afrique. Celle qui évoque les problèmes de ses enfants de la diaspora qui désirent revenir afin de partager avec leurs frères l’expérience et le savoir-faire de l’ailleurs. Pour illustrer ce difficile retour causé par les politiques moyenâgeuses de certains pays africains (le Cameroun ne reconnait pas la double nationalité), je me suis servi de vieilles chaises en aluminium que j’ai trouvé dans une décharge sur l’île. J’ai aligné ces chaises de manière à ce qu’elle donne le dos à la mer et devant elles j’ai construit un parapet fait de pierres peintes en blanc. Parapet qui symbolise comme une frontière l’ensemble des difficultés que rencontre la diaspora à son retour. Cette installation a été très remarquée et j’ai reçu beaucoup de témoignage sur l’énergie et la poésie qu’elle dégage. J’ai encore en mémoire le commentaire de Salifou Lindou, plasticien camerounais, qui m’a avoué que cette installation (The return of lost sons) fait partie de «ses coups de cœur de la biennale. » !

Gorée n’a pas été que du boulot, c’était aussi la rencontre avec des artistes généreux, la découverte d’autres façons de  penser et de concevoir l’art. Je me souviens d’avoir dit avant mon départ pour le Sénégal lors d’une interview accordée à Martin Anguissa de Mosaïques [N° 081) que la biennale pour moi c’est «aller à la rencontre d’autres réflexions esthétiques». Ce fut le cas sur ce projet à Gorée. J’ai travaillé main dans la main avec les artistes invités pour la réalisation de l’exposition : de la conception à la réalisation en passant par la scénographie. J’ai beaucoup appris de Stéfanie Zoche, Stéphanie Maier, du binôme Venske & Spanle et les autres. Une belle aventure humaine en somme.

L’expérience que j’ai de l’art est une expérience, j’aime à le dire, à «échelle humaine». Contrairement à l’organisation de l’exposition officielle qui était, si je peux me le permettre, à échelle industrielle. Tout était démesuré, multiplié par 100. Heureusement qu’il y avait notre phare à nous tous : Abdou Diouf Ndiaye, chargé de la réception des œuvres d’art, doté d’un professionnalisme remarquable.

Quand j’ai vu le travail qu’il restait à faire la veille de l’ouverture officielle, je me suis dit qu’on allait se planter. C’était sans penser à l’engagement et au professionnalisme des assistants du commissaire général  Simon Njami et aux techniciens à qui j’adresse mes félicitations.

Milliard et dénuement

Le 3 mai 2018, ouverture officielle de la 13ème édition du Dak’art en présence du président Macky Sall. Une cérémonie riche en couleurs. Les points forts pour moi ont été : la promesse de l’Etat sénégalais, par la voix de son président, de doubler l’apport du Sénégal au budget de la biennale, de 500 millions à 1 milliard de FCFA. A cette annonce, j’étais fier d’être Sénégalais…oh pardon je suis Camerounais ! Un autre point fort, l’obtention du prix Sédar Senghor par la photographe béninoise Laeila Adjovi. Une fierté pour tout photographe.

L’ouverture officielle et le vernissage de l’exposition internationale faits, j’avais une semaine dite professionnelle pour visiter les 300 expositions dans la programmation Off de la biennale ! Impossible. Surtout avec le pécule (120.000 FCFA) que nous a remis l’organisation de la biennale pour (sur)vivre. Je me devais de dépenser en moyenne 10.000 FCFA par jour afin de ne pas être «à découvert». J’étais logé dans un très bel hôtel 4 étoiles qui m’offrait le petit déjeuner. Le plat le moins couteux valait 8 500 FCFA au restaurant du bel hôtel. Le déjeuner, le dîner et le transport urbain étant à ma charge. Ma facture d’hôtel au nom de la biennale a fait plus de 700.000 FCFA, mais j’avais reçu 120 000 FCFA pour vivre dans une ville reconnue pour sa cherté.

En 2014, les artistes avaient un cachet supérieur au nôtre. Le budget était moins important que celui de cette édition. J’espère que ceux qui seront invités en 2020 seront mieux traités financièrement car c’est nous les artistes qui sont censés être au centre de ce rendez-vous. Alors, pour me donner la chance de voir un max d’expositions, je me devais de réduire ma consommation, heureusement pour moi je voyage toujours avec du tapioca. Quand tu n’es pas préparé à ça, quand tu n’es pas prêt à t’adapter, quand tu n’as pas la chance de tomber sur des aînés qui te prennent sous leurs ailes…Le Dak’art peut être un cauchemar pour un jeune artiste.

Alors je me suis nourri de tapioca et de Thiadri (lait caillé avec du mil). Pour ce qui est du transport, je me servais de Google map pour me repérer et je faisais ainsi la majorité des distances à pied. J’ai beaucoup marché. Ça a été l’occasion pour moi de voir un autre visage de cette belle ville à la gloire de la société de consommation : la misère. Il m’arrivait de rentrer très tard et à pied, Google map me faisait emprunter des petites ruelles où au pied des immeubles flambants neufs entre deux grosses cylindrées, je croisais des familles ayant pour seul abri un carton pour se protéger du froid…

Pour revenir à l’art, malgré mon budget modeste, j’ai pu visiter quelques expositions dans la programmation Off. L’une des expositions qui m’a le plus marqué est sans aucun doute celle du maître Solly Cissé, «Curiosité». Durant la visite, j’ai eu l’impression d’être emporté par un tsunami d’émotions. Entre l’enchantement, le mystique, le spirituel, l’esthétique…C’était une expérience unique. La démarche et la recherche esthétique du peintre m’a énormément motivé dans mon désir de toujours repousser ce qu’on croit être les limites. Merci. Sur Le parcours des Almadies, on ne pouvait pas passer à côté de l’exposition de la Fondation Blachère qui présentait pour l’occasion ses résidents dont faisait partie Maître Francis Sumegne. Il n’y a pas de mots pour qualifier le travail de l’auteur de «La nouvelle liberté» à Douala si ce n’est de futuriste.

Non loin de l’exposition de la fondation Blachère, j’ai retrouvé celle de mes amis des Ateliers Sahm. Un incubateur d’artistes avec à sa tête la distraite Bill Kouelany. Elle m’a invité en 2016 à participer à son programme «Esthétiques en partage au-delà des frontières» dans la programmation OFF de la biennale. Le vernissage des ateliers Sahm est toujours un concentré d’expérimentations. On a eu droit à une remarquable performance de Pierre Manau qui exorcisait la pratique de plus en plus banale dans nos sociétés qu’est le viol. Son petit frère quant à lui nous a généreusement offert une session de danse contemporaine de haut vol. Tout ceci a été précédé par les prestations de Slam de l’artiste Mariusca Mukengue. Après cette mise en bouche riche et gourmande, nous avons pu visiter l’exposition qui est une pépinière des artistes confirmés de demain. Comme à son habitude, Bill Kouelany, en hommage au regretté Goddy Leye, a une relation spéciale avec les artistes Camerounais. Ceci s’est traduit avec la sélection des travaux du jeune artiste prometteur camerounais Boris Anje.

C’est avec une certaine émotion que j’ai pris congé de Bill. Elle ne le montrera jamais, mais je sais qu’elle doit être fière que deux de ses poulains soient dans la sélection officielle de la biennale, en l’occurrence le Congolais Paul Alden Mvoutoukoulou et moi. Merci Bill ! Il est difficile de décrire des émotions, de mettre des mots dessus, alors que l’art c’est l’émotion. C’est ce que j’ai vécu : de l’émotion et une aventure humaine. La colère a été aussi au rendez-vous.

Le Cameroun à travers ses artistes s’est taillé une place de choix. Je pense surtout aux artistes inscrits dans le Off. Ce que je déplore est le fait que ces artistes n’ont eu aucun soutien du ministère de tutelle. Quand j’écris ces lignes, j’ai une pensée forte pour ces guerriers que sont le jeune Abdias Ngateu, Patrick Kemplo, Merlin Tefolo, Ginette Daleu…Ces artistes ont payé de leur poche et/ou pour certains avec l’appui d’institutions privées leur billet d’avion, la location de l’espace pour exposer et toutes les charges afférentes à leurs commodités. Ils ont fait un travail remarquable.

Pour chuter, j’aimerais juste partager avec vous ce conseil de l’artiste camerounais Guy Wouété. Je lui ai demandé comment des jeunes artistes comme nous devraient se comporter pour optimiser leur présence sur la biennale. On prenait le petit déjeuner en compagnie de Paul alden Mvoutoukoulou. Il m’a répondu le sourire aux lèvres : «Prenez plaisir et ne portez pas de masque».

Par Yvon Ngassam, artiste plasticien

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