Reportages

Bifolone : un mini-musée en forêt

Imaginé par les pygmées Bakas et réalisé par le projet «Nouveaux commanditaires» avec le soutien du Goethe Institut Kamerun, cet espace sera animé par les riverains qui comptent ainsi échapper au ghetto dans lequel les enferment, depuis longtemps, leurs compatriotes.

Lorsque le sous-préfet de Messamena s’en allait couper le ruban symbolique de l’inauguration du «Grand Mungulu», le soleil était  son paroxysme en cette journée du 26 mars 2022. Si son visage sous son képi de maître de céans ne le laissait pas entrevoir, dans l’assemblée de circonstance, par contre, plusieurs visages ruisselaient de sueur. Surtout ceux qui s’étaient laissés caresser par la chaleur consécutive à leur exposition aux rayons du soleil, ou alors ceux, plus nombreux, que rien ne pouvait déconcentrer tant leur curiosité était grande.

Cette heure-là constituait, en effet, le clou de la cérémonie. Un moment chargé d’émotion et que l’Allemand Alexander Koch aurait sans doute aimé être l’un des témoins. Lui qui, quelque huit ans plus tôt, était arrivé au Cameroun avec la détermination d’y implanter un projet relevant des «Nouveaux commanditaires», une nouvelle approche de l’art dans l’espace public avec une forte implication des communautés bénéficiaires.

A cette heure-là aussi, le sous-préfet de cet arrondissement situé dans la Région de l’Est entérinait, en quelque sorte, la sédentarisation du peuple Baka de sa contrée. Nomade dans l’âme et dans l’esprit, ce peuple, qui ne s’attache point aux biens matériels et qui sait vivre de peu tout en se fondant avec bonheur dans la nature qu’il sait respecter et apprécier, a pris ses quartiers hors du «Mungulu» depuis quelques temps. Ils n’habitent plus en effet ces cases éphémères faites de branchages et de feuilles avec une unique ouverture sans porte qu’ils appellent Mungulu. Un peuple qui pourtant reste le dépositaire des secrets de dame nature que le capitalisme occidental depuis des siècles tente, souvent avec bonheur, de faire disparaître pour le plus grand bonheur de ses patrons, nababs sans cœur.

Cette coupure de ruban intervenait après une série de discours qu’avait prévu le protocole de circonstance. Si l’édile de céans, Mme Messobot Emma, s’échina à rappeler aux Bakas qu’ils avaient intérêt à «déclarer les naissances» et à se prémunir de tous les actes civils tout en s’inscrivant sur les listes électorales, il reste que, comme le lui a rappelé le chef de cette communauté, les besoins élémentaires ne sont toujours pas résolus : des logements pour tous, une antenne radio pour converser avec le monde et la valorisation de leur singularité culturelle, eux qui courent le risque, grand, d’être fondu dans des cultures qui ne sont pas les leurs. Un message qui renseignait également sur la volonté de ces peuples de laisser le nomadisme au bord de la route de leur évolution. Surtout que, a ajouté le chef, «nous espérons que ce qui commence aujourd’hui va se poursuivre».

Covid-19

Mais quoi donc ce commencement pardi ? Un projet qui a su placer en son centre la volonté d’un peuple souvent regardé de haut par ses contemporains. Tout a commencé, selon Germain Loumpet, universitaire et facilitateur du projet, par un malheur : la mort d’un homme à la suite d’un «tourisme irresponsable» de la part d’une entreprise franco-allemande dirigé par des Camerounais et ayant des activités dans la zone. S’en est alors suivie une tension qui nécessitait une médiation en vue d’un retour à la paix. Ainsi commence la connexion de l’universitaire avec un peuple qui, malgré «la méfiance et le mutisme des six premiers mois», montre sa disponibilité et sa capacité de dialogue. Et c’est à cette même période que Koch rentre dans la danse. Et le médiateur devient du même coup le facilitateur du projet «Nouveaux commanditaires» qui entre ainsi en piste.

Loumpet et Koch, représentant en Allemagne de ce concept né en France, séjourneront plusieurs fois dans la zone et s’armeront de patience pour décider les riverains à exprimer leur envie. De la discussion-négociation naîtra un projet à trois volets : la construction d’une case, la réalisation d’une promenade en forêt, et enfin une petite scène devant la case. Un projet à la fois écologique et utilitaire. Les contours ainsi déterminés, reste à trouver les moyens. Car si le projet des «Nouveaux commanditaires» est porté par la Fondation de France, il reste que son déploiement sur le terrain (déjà plus de 500 projets dans le monde depuis trois décennies) nécessite des moyens supplémentaires. Très vite, le Goethe Institut Kamerun s’entiche de l’idée et rentre dans la danse vers ce «moment exceptionnel» pour reprendre le mot de sa directrice Thekla Worch-Ambara à l’inauguration du 26 mars dernier. Inauguration ajournée plus d’une fois du fait de la pandémie du Covid-19.

Mais entre les échanges du début, en 2017, et 2022, il s’est passé tant de choses. Le gouvernement camerounais y a été notamment de son obole via les services déconcentrés du ministère des Affaires sociales. Qui souhaitaient depuis un moment la participation des Bakas à leur développement à travers l’expression de leurs souhaits. Pain béni donc pour tout le monde. C’est alors que, nous a révélé l’ancien délégué d’arrondissement à l’inauguration, ces derniers ont fait savoir que «leur premier besoin était d’être identifiés. Ensuite, ils ont exprimé la volonté d’avoir un foyer culturel».

Mais mener le projet à son terme ne fût point une sinécure. Loin de là ! Car chez les Bakas, la notion de temps est autre. De plus, «ils sont loin d’être dociles», renchérit Loumpet. Il aura donc fallu beaucoup de patience. Avec au bout une œuvre architecturale qui détonne. Inspirée du Mungulu ordinaire, cette bâtisse, en fait deux qui s’embouchent, présente une texture faite de terre (sur 80 mètres carrés) sous un toit relevé, comportant une cheminée et pouvant accueillir une trentaine d’objets du quotidien des Bakas. A l’intérieur, une cheminée et de l’espace, beaucoup d’espace où la chaleur ne pénètre pas. Une construction qui a demandé également de la patience car elle devait être réalisée suivant la volonté des riverains qui avaient souvent d’autres occupations comme l’a rappelé l’un d’eux, Jean-Jacques Avoto, le lien/liant entre les différents intervenants et dont l’entente avec le facilitateur Loumpet a été pour beaucoup dans l’achèvement du projet.

Avenir

C’est à lui d’ailleurs qu’est revenu de dire à la presse ce que deviendrait ledit projet au lendemain de son inauguration. Les «Nouveaux commanditaires» étant déjà sur d’autres projets dans d’autres lieux. Avoto a ainsi fait savoir que «ce Mungulu sera pour nous un lieu de rencontre et de discussion sur ce que nous sommes et ce que nous aspirons à être. Ce sera également un lieu de culture où nous pourrons, à l’occasion, montrer ce qui constitue l’essence même de ce que nous sommes. Nos parents et grands-parents sont enterrés ici et ce Grand Mungulu va contribuer à notre sédentarisation et ainsi permettre quelque part une connexion avec eux». Des paroles que Loumpet a sûrement appréciées, lui qui n’a cessé de rappeler la journée durant que «les Bakas sont un peuple de partage et non d’accumulation» ; lui qui en a fait le constat des années durant lors de ses multiples séjours, et qui a pu se rendre compte du regard infériorisant que continuait de subir ce peuple de la part des autres peuples avec qui il doit pourtant cohabiter.

Après la visite du chef de terre et de la forte délégation venue de Yaoundé dans le «Grand Mungulu» et les explications de Germain Loumpet sur la sélection des outils présentés ainsi que leur scénographie, les riverains pouvaient entonner des youyous et manifester leur joie. Non sans avoir au préalable fait montre de leur talent de chanteurs et de danseurs. Pour certains d’entre eux qui ont pu s’épancher, l’espoir reste vif sur la prise en considération, enfin, de ce qu’ils représentent et la disparition du dédain dont ils sont encore l’objet. Nul doute qu’ils en discuteront désormais dans la case-musée, loin des regards et des oreilles des autorités. Ce 26 mars 2022, alors que le soleil terminait sa course à l’horizon, nous sommes partis de Bifolone avec l’impression qu’un jalon nouveau était en chemin. Pour le sous-préfet, l’on a assisté là à une mise en terre d’une «graine en terre qui doit bien grandir et servir à la promotion des savoirs-faire baka»

Reste à résoudre l’équation de l’intégration entière des Bakas dans un environnement dont ils ne sont plus maîtres. Eux qui ont renoncé au nomadisme et qui pourtant se projettent un avenir plus heureux.

Parfait Tabapsi

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