Idées

Goethe Institut Kamerun : de l’hinterland a la Cemac

Introduction

Lorsque le Goethe-Institut Kamerun (GIK) est créé en 1961, au Cameroun vient de s’écouler le premier anniversaire de son indépendance vécu dans une guerre contre les forces nationalistes de l’Union des populations du Cameroun (UPC), débutée en 1955 et qui s’est achevée dans la décennie 1970. Est-ce ce contexte d’insécurité précédé d’une histoire de colonisation allemande, de la perte du Cameroun à l’issue de la première Guerre mondiale, qui aura donné naissance à un Goethe-Institut géographiquement limité à la capitale Yaoundé, et dont la mission principale est l’enseignement de la langue allemande, retenue comme langue étrangère au secondaire et au supérieur ?

Après 60 ans de présence, et depuis 1994 que nous le fréquentons, le Goethe Institut Kamerun c’est Yaoundé. Et exceptionnellement ailleurs. Où s’élaborent et se concentrent la quasi-totalité de ses programmes de référence que sont l’enseignement de l’allemand et la diffusion des expressions culturelles de l’Allemagne et du Cameroun. La visibilité et le déploiement du GIK sont rares dans le reste du Cameroun. A l’heure du questionnement sur le GIK du futur, il y a lieu de se demander quel pourrait être le positionnement stratégique de cet établissement culturel au Cameroun et dans la sous-région dans le champ de la compétitivité des offres culturelles. Autrement dit, quel sera le bénéfice des acteurs culturels et leur niveau de production d’un capital culturel germano-camerounais ?

En effet, en 60 ans d’existence, en quoi les localités de Doumé, Kousseri, Kribi, Campo, etc., de l’arrière-pays colonial de l’ex-Cameroun allemand, par exemple, ont-elles jamais été du GIK aujourd’hui sexagénaire ? De ce fait, penser le GIK de demain, c’est devoir définir ce que nous appelons Projet de reconnexion à l’hinterland (I), qui fonderait l’action de la reconversion culturelle du fait colonial et enfin la mise en place d’un véritable réseau GIK. Sans que ces axes stratégiques soient indépendants les uns des autres. Et qu’au préalable l’action culturelle au sein du Goethe devienne également une mission principale au même titre que la diffusion de la langue.

I- La reconnexion à l’hinterland

Rencontrer le GIK hors de Yaoundé est un fait rare pour ne pas dire inhabituel. Jusqu’ici, la présence la plus significative et durablement visible du Goethe dans une autre ville est le Pont culturel Les Flâneurs à Edéa, construit à l’occasion du cinquantenaire du GIk. Evénementiel  anniversaire pendant lequel avait lieu une représentation théâtrale de Faust et autres articulations artistiques, impliquant  les autorités et la communauté locales.

Outre le cas d’Edéa où la marque du Goethe est devenue diffuse, et les œuvres artistiques s’étant considérablement dégradées une décennie plus tard, la visibilité et la lisibilité du GIK dans d’autres villes s’y manifestent indirectement au travers de sa construction ou de son développement d’image de partenariat en soutien aux projets locaux tels que le SUD, la tenue des OPLM à Douala, Garoua, Dschang, Ngaoundéré, les ateliers de formation des journalistes culturels par la Camac à  Bandjoun et l’organisation de La Kribiale à Kribi par le Goethe lui-même. Il n’est point besoin ici de citer les initiatives s’exécutant à Yaoundé.

Le décentrement des actions du GIK ayant été jusqu’alors des opérations ponctuelles ou occasionnelles doit pouvoir être une orientation structurelle inscrite dans les lieux et le temps. Il nous semble qu’il existe un réel besoin du Goethe dans l’arrière-pays. Ce d’autant plus que le souvenir, la mémoire et l’histoire coloniale de l’Allemagne sont encore vivaces, et structurent les schèmes mentaux des rapports entre les ressortissants et des Etats du Cameroun et d’Allemagne.

Ce passé tragique peut servir de matrice la formulation de nouvelles modalités de perception et de désaliénation mutuelle autour des enjeux culturels contemporains du fait colonial.

II- La conversion du fait colonial en  fait culturel

Des 32 ans de colonisation allemande, ils sont nombreuses les vestiges disséminés à travers les localités du Cameroun. Ces traces encore indélébiles comme le pont allemand d’Edéa, constituent un vivier, un prétexte et une opportunité pour le GIK de penser, de projeter et d’acter sa présence dans les villes périphériques, et d’établir ainsi un rapport à la culture, humain et valorisant avec les différents intervenants locaux et des bénéficiaires finaux que sont les populations locales. Ainsi, dans une ou plusieurs localités géographiquement proches où existent des traces de l’histoire coloniale allemande, pourrait se développer à court, moyen ou long terme, le Programme Histoire, Mémoire et Cultures contemporaines (Programme HMC). Au-delà de l’événementiel de présentation des travaux de recherche pluridisciplinaire et artistiques, la ville, ou groupement de villes bénéficiaires dudit programme, devrait être accompagnée structurellement dans le renforcement de ses capacités en droite ligne des missions du GIK et de la demande exprimée par la collectivité. Cela permettra d’éviter la reproduction de collaboration circonstancielle et presque sans lendemain avec la ville d’Edéa s’agissant du Pont culturel. Conquérir et impacter de nouveaux publics et leur espace de vie sur un levain historique nécessite pour le GIK de s’engager et de créer de nouvelles possibilités de proximité, d’expansion, de compétitivité de son action dans un réseau institué.

III- Un réseau territorial Goethe.

L’attractivité de l’Allemagne au regard des apprenants de la langue allemande et du volume des échanges culturels s’est considérablement accrue ces dernières décennies. Ce désir d’Allemagne mérite d’être satisfait au lieu ou alors pas trop loin du lieu où il s’exprime. A cet effet, d’un point de vue géostratégique, le GIK devrait adapter son organisation et son fonctionnement ainsi que ses offres linguistiques et culturels au contexte actuel.

De nouveaux pôles-niches de la demande

Avec la création de nouvelles universités d’Etat et instituts privés de l’enseignement supérieur dans toutes les régions du Cameroun, qui répondent à la croissance soutenue de la population, il émerge de nouvelles zones de concentration de la population jeune qui represente la grande majorité des publics du Goethe, principalement pour l’offre des cours de langue. A cet effet, le GIK devrait abandonner son modèle de présence d’unicité de lieu (Yaoundé) pour être une institution multi-pôle ou avec des structures déconcentrées. Si historiquement le modèle structurel actuel aurait pu l’exiger comme référent symbolique,  la compétitivité de la marque, du produit ou service Goethe ou encore la destination Allemagne, recommande aujourd’hui que le GIK prospecte et se rapproche de ses usagers, de manière directe ou indirecte en promouvant le label Goethe avec les promoteurs privés de cours de langue allemande, par exemple,  où il n’est pas implanté.

Opérateur de la Coopération culturelle internationale allemande

Jusqu’ici l’activité du GIK s’est limitée à l’offre de services linguistiques et secondairement à la promotion de l’action culturelle allemande et camerounaise. Face aux mutations du paysage culturel camerounais au plan des environnements institutionnels et juridiques, il existe aujourd’hui, et ce encore pour de nombreuses décennies, une nécessité qui est aussi une opportunité dans la structuration et la professionnalisation du secteur culturel. A cet effet, agissant comme Opérateur de coopération culturelle internationale allemande, indépendant, à l’expérience de la GIZ avec le PADDEL, le GIK pourrait s’investir dans le champ de la décentralisation culturelle, dans la mise en œuvre de la mission Culture des collectivités territoriales décentralisées (CTD), qui manquent de compétences et de vison en la matière, reléguant conséquemment l’exécution de cette mission à une stricte portion congrue. Or le GIK, dans rôle d’opérateur et de renforcement de son positionnement, pourrait mettre à profit son expertise multiforme auprès de l’Etat du Cameroun et des CTD au travers du Programme Villes d’Arts et de Culture (PVAC), structuré autour des trois composantes que sont :

  • La création, réhabilitation et équipements des infrastructures multifonctionnelles dédiées à la production, à la diffusion et à la promotion des produits et services artistiques et culturels
  • La diffusion et la promotion des produits et services artistiques et culturels
  • La formation

En conduisant le PVAC, le GIK aura contribué à l’existence d’une économie culturelle locale, dont les plateformes de monstration lui seraient également utiles dans le cadre de sa programmation culturelle et de l’enseignement de l’allemand.

Présence et rayonnement dans la Sous-région CEMAC

La réalité saute aux yeux : il n’y a pas de Goethe Institut au Tchad, en Guinée équatoriale, au Gabon, en République Centrafricaine et au Congo. Les raisons qui ont milité pour l’absence du Goethe Institut dans ces pays nous semblent aujourd’hui et dans l’avenir inopérantes. En étudiant chaque cas-pays, les autorités allemandes gagneraient à y créer, s’il y a lieu et progressivement, tout au moins une antenne Goethe Institut, placée sous l’autorité du GIK. Avec les effets induits d’élargissement de ses services et donc d’expansion de sa présence et de son rayonnement dans la sous-région.

Conclusion

Le contexte qui avait prévalu lors de la création du GIK a, aujourd’hui, radicalement changé. Les logiques qui ont gouverné les soixante premières années d’existence d’un GIK très Yaoundé et inoffensif ne cadrent plus avec l’évolution de l’histoire et des relations bilatérales germano-camerounaises, les mutations institutionnelles du Cameroun et son poids dans la CEMAC, la réputation internationale, et les enjeux de toutes sortes que suscite l’acte artistique et culturel dans la compétition des nations. A cet effet, si tant est que le GIK se repense et se projette dans le futur, notre réflexion aura milité à la production d’un capital culturel et mémoriel germano-camerounais fondé sur la reconnexion du GIK avec l’arrière-pays, la reconversion du passé colonial en fait culturel contemporain, la mise à contribution de l’expertise du GIK comme opérateur de coopération culturelle pour l’émergence d’une économie culturelle locale structurée tant au niveau vertical (Etat) et horizontal (décentralisation culturelle et initiatives privées), présence et expertise du GIK qui pourraient s’étendre aux autres pays de la CEMAC. Il s’agira au GIK de faire sa mue, sa propre révolution aux plans de la politique globale, de son organisation et son fonctionnement, de sa communication numérique, de son infrastructure, afin d’être proactif et offensif dans le champ de la demande de culture de ses publics actuels et des générations futures.

Martin Anguissa, Critique d’art

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