Idées

A Fernando d’Almeida

Salut à vous, parents et proches, enfants, frères, sœurs, chefs hiérarchiques, collègues, amis et confrères dans la poésie, profondément attristés par le silence physique de Fernando d’Almeida. Salut à vous poètes d’ici et d’ailleurs, pauvres et nobles paroliers de l’aurore. Notre maître et rêveur actif s’en est allé nourrir l’au-delà de verbes vermeils, de chants savants. Je ne saurais parler à la place de beaucoup d’entre nous. Avant de parler pour le poète, de me situer par rapport à ses textes d’envergure, j’aimerais souligner, en guise d’ouverture, que suis poète et universitaire grâce à lui, grâce à l’idéalisation de la figure du père et maître qu’il était, comme d’autres enseignants que j’ai connus mais.

Après mes premiers gribouillis de lycée et bien avant mon départ pour l’Université de Yaoundé I (en 1998) où j’allais côtoyer d’autres sommités, mon séjour à l’Université de Douala entre 1994 et 1997 fut l’un des tournants les plus décisifs de la modeste vie de poète et d’universitaire que j’allais finir par assumer, par la force d’une ambivalente ambition basée sur l’imitation et l’idéalisation, forgée aux côtés de Fernando d’Almeida, connu dans le cadre non d’une U.E. fondamentale, mais d’un tronc commun dont l’objectif était de familiariser à l’activité scripturaire tous les étudiants de la faculté des Lettres et Sciences Humaines, dirigée, à l’époque, par le Pr René Sylvestre Bouelet, un autre littéraire et homme de science d’envergure.

Au plan personnel, l’obtention du Baccalauréat et le passage à Douala symbolise ma rencontre avec celui que je peux considérer comme le meilleur de mes pères spirituels, à savoir Fernando d’Almeida, qui enseigne à l’étudiant hispaniste que j’étais l’U.E. connu sous le code ACLI, entendez par là «Art et création littéraire». C’est lui qui va lire mes futurs gribouillis dont un recueil de poèmes écrit en vers prétendument classiques. Il va alors, non sans m’encourager, m’orienter vers ce que l’on a coutume d’appeler vers-librisme.

Cela m’encourage beaucoup et deux ans plus tard, je lui tends un autre recueil inédit intitulé «Tu t’africaniseras Afrique». C’est l’heure du déclic irréversible car cette fois-là, non seulement il m’invite à continuer, mais il laisse à la première page du texte ce message dont beaucoup reconnaitront le style : «Don de parole et don de vision s’allient en vous pour vous permettre de recréer le réel par le biais d’un langage en diffraction, en effraction. Continuez !». Sept ans plus tard, j’avais grandi et publié. Lors de la dédicace de son autre recueil intitulé Mesure de l’amour, en guise d’autographe, le 26 novembre 2004, il m’écrit ce qui suit : «Pour Nana Tadoun, pour le poète  dont le talent n’est plus à démontrer afin qu’il aille plus de l’avant». Je pense que c’est ce perpétuel  «continuez !»,  gravé au fronton de plusieurs de ces livres (que je m’attelais à acheter pour ne pas abuser de sa paternité) et toutes ces autres incitations à aller toujours de l’avant, qui m’ont amené à travailler d’arrache-pied, à ne jamais dormir sur mes lauriers, à m’éloigner du chemin des distraits comme il avait coutume de dire, tentant toujours d’associer à l’activité littéraire la passion pour la recherche scientifique.

A Fernando d’Almeida

En plus des découvertes personnelles dans le cadre aussi bien de la littérature espagnole que française et camerounaise avec lui je découvre d’autres auteurs francophones comme Ngal et Gaston Miron dont nous analysâmes L’errance et L’homme rappaillé. Du temps a passé et suivant ses pas, nous n’avons pas cessé de grandir en âge et en expérience au point d’espérer devenir, au soir de nos petites vies, des poètes en arbre. Du temps a passé, vingt ans au moins et, certains d’entre nous sont, comme lui, à la fois poètes et universitaires, poètes et administrateurs, poètes et travailleurs tout court ; car pour lui, la poésie est au centre de toute préoccupation mondaine et le poète a besoin d’un autre métier pour garantir la pérennité de ses écrits, pour offrir gratuitement au monde les fruits de ses rêveries, lesquelles posent avec élégance, les questions intérieures et extérieures qui s’offrent à sa contemplation et qui sont consubstantielles à l’immédiateté.

Un Poète pertinemment fécond et dépositaire d’un langage fabuleux

Poète pertinemment fécond et dépositaire d’un langage fabuleux, Fernando d’Almeida restitue à la poésie camerounaise francophone ses lettres de noblesse, dans un dialogue constant avec autrui et la terre matricielle, où se tissent quotidiennement ses joies et ses souffrances, le sensuel et le sacré, le cultuel et le culturel ; et cela en scène dans la hiérophanie Sawa où s’ordonnent partiellement les coordonnées de son «identité bifide». Poète visionnaire et universitaire talentueux, je suis un peu trop ce que d’Almeida a fait de moi à travers ses leçons d’Art et Création littéraires, ses lectures et ses poésies si novatrices, à travers sa proximité sereine et son inconditionnelle paternité. Il demeure pour moi le Maître et le modèle. Nous sommes la cendre de cette bibliothèque qui fume et demeure, par-delà ce qu’il appelle l’orageuse mémoire des hommes. Paix au père des paraboles, paix au Grand Poète, à l’Esthète.

Ton ultime message

Voici que parvenu au bout rouillé du jour, le crépuscule côtier émascule tes joues apparemment pâles. Nos yeux fondent et saignent dans le volubile silence de tes yeux devenus caducs, dans l’éphémère adieu de la  dernière nuit. Voici que parvenue au bout mouillé de l’hommage, ma voix chancelle et s’achève sous les bâches blanches de tes obsèques, à l’ombre désormais connu de cette roseraie au goyavier dont les fruits mûrs parcourent et alimentent maintenant toutes les routes rouges et sèches du monde. Ridée et grisée, sevrée et brisée, ma voix si orpheline grésille de filiale gratitude dans la tourmente du dernier matin quand, rallongé dans ta princière tenue couleur de lait, la mort exhibe ton corps neuf à l’écho moiré des certitudes sonores.

Père, en affrontant ton corps au doux musée du salon si poète, en découvrant l’estrade qui mène à ton héritage zébré d’infinis ouvrages, tu m’as, par l’architecture de ta demeure, retransmis ce dernier message : pour aller à toi, aux merveilles du poème ou à la vie tout court il faut bien s’élever, prendre de l’altitude aux bordures des escaliers marrons, pour accéder au promontoire de la pensée, aux difficultés du vécu où parfois, habillé d’aigreur, «quelqu’un dit de nous /ce qu’il sait à peine» ou quand, en traversant le monde, «on entend le bruit volcanique / des choses qu’il dépose dans l’urètre des choses»[1].


Père, en affrontant ton corps au doux musée du salon si poète, en découvrant l’estrade qui mène à ton héritage zébré d’infinis ouvrages, tu m’as, par l’architecture de ta demeure, retransmis ce dernier message : pour aller à toi, aux merveilles du poème ou à la vie tout court il faut bien s’élever,

Voilà que parvenu au bois mouillé du jour, je te cerne mieux au soir de l’épreuve, maintenant que tu affrontes, léger, l’ultime et majestueuse marche de l’existence, ô doux sentier de marbre que tu vois chevillé à l’abîme. Maintenant que tout se referme sur toi telle une ceinture raide et sacrée, tu retournes à nous depuis l’épaule rauque des caveaux, tu retournes au jour par les fissures roses de la parole hongre. Relu, un poème veille reluisant au tombeau. Narguant les ronces vertes, une voix brille et dit qu’il y a fête au royaume des morts. Il y a fête au royaume des mots ; puis rien, rien, rien. Rien à dire sinon ce qui en toi s’en va et ce qui en nous demeure : la densité de tes pas qui résume la vie sur nos routes jalonnées de paresses. Rien à dire sinon la solitude éthérée de tes sons inamovibles. En attendant de nous d’autres types d’hommages, va et parle nous encore, poète, va et dors en paix.

Guy Merlin Nana Tadoun

Douala, cimetière de Deido, 14 mars 2015


[1] Des choses dites de profil (2011).

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