Entretiens

Samuel Nja Kwa : « Ma musique à moi ! »

C’est dans son studio à la Rue de l’Ermitage à Paris que le journaliste et photographe nous a reçus. Entre deux voyages sur le continent. Où il a ramené une moisson abondante contenue dans le beau livre qui vient de sortir des Éditions DUTA qu’il a créées. Dans cette conversation, il revient sur son parcours animé par la passion de la photo et sur le contenu d’un ouvrage qui fera date. Avec la bonhomie qui le caractérise ainsi que la franchise qui ne le quitte jamais.  

Crédit photo : Zacharie Ngnogue

Alors si nous commencions cet entretien par votre dernière actualité à savoir la sortie de votre nouveau livre !

Oui. «Africa is Music » est en effet sorti officiellement le 29 novembre 2018 ici à Paris. Il sera disponible au Cameroun à partir de février 2019.

Qu’est-ce qui vous a amené à concocter ce nouveau projet de livre ?

Au départ, je n’étais pas parti pour faire ce livre sur les musiques africaines, mais plutôt une suite de «Sur la route du jazz», le précédent. Une manière pour moi de répondre à de nombreux lecteurs qui en redemandaient. J’ai donc commencé à travailler dans cette direction jusqu’à ce que je me retrouve à un festival qui s’appelle «Access Music», une sorte de forum sur la musique en Afrique organisé par Music in Africa et qui a lieu à Dakar en novembre 2017. J’y ai alors rencontré beaucoup de professionnels de la musique et au cours des échanges avec eux, notamment un ami Nigérian, une exclamation a jailli et qui disait «Ahhh Africa is Music». Cela a tout de suite résonné en moi et je me suis dit que c’est un bon titre. C’est cela qui m’a amené à réorienter mon projet et à me plonger dans la musique africaine pour mon livre.

Venons-en au contenu si vous le voulez bien. Parlez-nous de sa composition!

Je dois dire qu’avant d’entamer le projet, je voulais faire plusieurs livres sur la musique africaine. En 2007 par exemple lors d’un passage à Brazzaville, j’étais allé à la rencontre des musiciens de la Rumba. J’en avais alors profité pour faire «Bakolo Rumba», qui en français signifie «Les enfants de la Rumba». Cela a donné lieu par la suite à une exposition ici même à Paris. J’ai ensuite fait un travail sur les musiques mandingues. Après coup, je me suis dit qu’il n’était plus nécessaire de faire plusieurs livres sur les musiques africaines mais de faire un livre qui les saisirait dans toute leur globalité, et pas pays après pays ou artiste après artiste. Cela a donné une sorte d’autobiographie faite de voyages dans la musique à travers l’Afrique. C’est ainsi que j’ai fait un livre qui fonctionne par thèmes. Dans ‘’Musiques et traditions » par exemple, on retrouve ce qu’il y a à dire sur la musique bamoune ou la musique gnawa : «Africa Lipanda» est pour sa part un thème qui parle des indépendances. «Bantu Spirits» parle des musiques camerounaises et congolaises; «L’Afrique insulaire» des musiques des îles comme la Réunion, Maurice ou le Cap vert.  Il y a également le thème de la conscientisation où je parle des artistes qui chantent pour des œuvres caritatives, des artistes activistes comme Fela, ou de quelqu’un comme le président Sankara qui était un guitariste. Il y a comme ça plusieurs thèmes.

Un patchwork de textes et de photos qui racontent l’Afrique en somme !

Oui. J’ai en effet demandé à des journalistes, des écrivains, des passionnés de musiques originaires d’Afrique pour la plupart de me produire des textes qui répondent aux différents thèmes. Dans le même temps je produisais les photos.

Vous en êtes aussi l’éditeur ?

Oui par le truchement des Editions DUTA qui est une maison associative que j’ai créée pour des besoins personnels.

Cette maison n’édite que vos œuvres à ce qui paraît. Pourquoi ce «selfishness» ?

L’édition est un métier, un travail à part entière. Elle demande beaucoup d’investissement à la fois personnel et financier. Or il se trouve que je n’ai pas encore la surface financière nécessaire pour pouvoir éditer d’autres auteurs. Mais l’avantage que j’ai en procédant ainsi sur mes propres projets c’est que je n’ai pas de contraintes.

Au bout de ce voyage sur le continent qui a donné naissance à ce petit bébé qu’est «Africa is Music», qu’est-ce qu’il vous a enseigné ?

La première leçon c’est que l’Afrique est diverse, plurielle. La deuxième c’est le partage car lors de mes voyages, les gens m’ont beaucoup donné et apporté. J’ai aussi beaucoup appris, y compris sur moi-même, étant donné que je suis né et ai grandi ici en partie; quand j’étais gamin, je ne connaissais que le Cameroun et Paris. J’ai aussi appris à connaître l’autre. N’oubliez pas que la musique est un magnifique médium pour connaître l’histoire.

Quelle est la différence entre «Sur la route du jazz» et «Africa is Music» ?

Le premier parlait exclusivement des musiciens africains et caribéens et de l’histoire du jazz. Il mettait en quelque sorte en relation le jazz et l’esclavage. Dans celui-ci, il est très peu question d’esclavage et les artistes sont exclusivement africains.

Venons-en maintenant à vous et à la photographie. Qu’est-ce qui vous y amène ?

S’il est vrai que j’ai commencé à prendre des photos étant tout petit, il reste que vers 15-16 ans dans un internat ici en France, j’allais tous les mercredis après-midi au club photo de l’école. Nous étions alors une dizaine à nous y intéresser et on a commencé à faire des photos et à les développer. Mon amour des photos a commencé là. Au Cameroun, le meilleur ami de mon père était un photographe : Cyrille Goethe, le fils de George, [un Sierra-léonais qui, semble-t-il a introduit le foot a Cameroun, Ndlr]. Quand je retournais à Douala, j’allais tout le temps à son studio. J’ai aussi un cousin, aujourd’hui disparu, qui faisait des photos, mais en forêt. Il s’appelait Bruno Ekambi Ewanè et à chaque fois que j’étais là, il voulait que je pose pour lui.

Donc c’est ainsi que vous avez démarré ?

Oui. Mais en réalité je n’ai pas étudié la photo. Après le lycée, je suis allé faire sciences politiques à Montréal. Au bout de ce parcours, je voulais rentrer au Cameroun mais la situation politique ne s’y prêtait pas et je me suis donc installé ici à Paris. J’ai commencé à écrire pour des journaux et il est arrivé un jour où il manquait de photographe pour m’accompagner en reportage. C’est comme cela que j’ai attrapé un appareil et que ma 2è vie de photographe a commencé. Cela se passe en 97-98. Et comme j’aimais la musique depuis toujours, chaque fois qu’un artiste était en promo à Paris, on me demandait d’aller l’interviewer ou à son concert. Et à chaque fois, je faisais des photos. De fil en aiguille, j’ai amassé un stock important de photos. Puis le monde des médias est entré en crise et j’ai commencé à envisager de donner une autre vie à mes images. Ce qui a débouché entre autres à la publication des livres.

Parlant de livre, vous en avez également fait un sur le cinéma !

Oui mais celui-là est spécial dans la mesure où c’est le fruit d’une commande. J’ai travaillé avec un éditeur sur la visibilité des acteurs, comédiens et  réalisateurs noirs en France car ces derniers n’étaient pas vus sur les écrans, notamment les petits. Sans parler de tous ceux-là qui font les doublages des acteurs noirs américains.

Depuis Paris, quel regard vous jetez sur le monde de la photo?

Quand je suis arrivé dans le milieu, il y avait beaucoup de photographes blancs et le seul qui me ressemblait était mon compatriote Bill Akwa Betoté qui était là depuis les années 80 et qui est toujours d’active d’ailleurs. Ce fût lui mon véritable mentor, mon guide. Il a également fourni des photos pour certains de mes reportages.

Quand est-ce que vous avez commencé à vendre des photos véritablement?

La première a été celle de Toup’s Bebey, saxophoniste et fils de Francis. Je l’ai vendu à 1.000 francs français en 1998. Le magazine Jazzman faisait un numéro spécial sur les jazzmen afro-européens. Un ami photographe m’a dit de l’accompagner au siège du magazine où il allait vendre ses photos. J’en ai pris quelques-unes de mon cru et nous sommes allés. Une fois là-bas, les gens de Jazzman ont choisi les photos à acheter chez mon ami et m’ont ensuite demandé : «Et vous, qu’est-ce que vous avez ? ». Moi j’étais timide et répondis que je n’avais pas de photos. Alors mon interlocuteur a insisté et a trouvé dans les photos que j’avais celle de Toup’s qu’il recherchait. Cet achat m’a évidemment motivé pour la suite.

Vous avez parlé tout à l’heure de Bill Akwa comme étant votre mentor. Quelle autre figure vous a inspiré au cours de votre carrière ?

Le photographe Guyanais serge Vincent avec qui j’ai beaucoup travaillé. Il a été pour moi de très bon conseil sur la profession et son monde.

Il y a quelques années, vous avez entamé un projet au Cameroun que vous appelez DUTA et qui a disparu. Parlez-nous-en !

Quand j’arrive au Cameroun en 2003, il y a un ami Français Yann Kilinek, breton né au Cameroun, qui souhaite créer un événement à Paris du nom de « Cameroon Connection » et qui consistait à inviter des plasticiens camerounais à Paris. Il m’a alors demandé d’aller les photographier sur le terrain au Cameroun.  Une fois sur place, je suis allé plus loin : j’ai réalisé des interviews et fait des books avec leurs biographies. Aucun n’en avait. De retour à Paris, j’ai tout développé et remis à Yann. Chaque fois que je rencontrais les plasticiens, ils sollicitaient mon aide, vu que j’étais à Paris, pour leur carrière. C’est ainsi que l’idée a germé de faire un  événement qui pouvait mettre en lumière ces artistes-là! Qui prendra le nom de Douala Urban Touch of Arts. Une biennale où j’invite les artistes. Au début, la seule subvention que j’ai eue était l’aide de la Francophonie d’un montant de 7.000 €. Ce n’était pas grand-chose mais on a pu faire la première édition en 2005 avec des artistes venus du Burkina Faso, de Côte d’Ivoire et du Togo en plus des Camerounais. C’était photo et peinture. Le Centre culturel français a réglé les cachets des artistes et une fondation s’est occupé des billets d’avion. Le bruit a couru après que j’ai eu beaucoup d’argent mais en réalité ce fût très dur cette première édition.

Il y a eu ensuite 2007 ?

Oui. Elle a même bien démarré. Les artistes sont venus des Antilles, de Paris, etc. mais les subventions sollicitées ne sont pas arrivées. C’était encore plus dur que la précédente, car les subventions sollicitées ne sont arrivées que bien après. Nous avons ramé.  A la fin, j’ai décidé d’arrêter; c’était devenu intenable pour moi. Mais si je parviens à avoir des garanties financières solides, j’en ferai bien d’autres éditions.

Avez-vous un bilan ?

Oui. DUTA a été à l’origine des Rencontres d’arts visuels de Yaoundé (RAVY). Son promoteur Olivier Fokoua est passé par le DUTA. Lui a sans doute réussi plusieurs éditions car il était sur place, ce qui n’est pas mon cas. De plus, les gens au pays n’aiment pas le bénévolat. Pendant la vie du DUTA, je ne faisais plus rien pour moi-même, je travaillais plus pour les autres.

C’est quoi vos projets ?

Des expositions photos à partir des images contenues dans le livre. Exposition qui doit avoir lieu en Afrique d’abord. Ce sera une exposition itinérante qui passera par plusieurs pays dont le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Nigéria et l’Afrique du Sud. Je travaille sur ce projet avec la curatrice Nadine Billong qui va opérer un choix. Le livre a été soutenu par une plateforme musicale du nom de Didoo. Il n’est pas exclu que le partenariat que nous avons initié ensemble débouche sur des concerts-expositions de photos. La suite, on peut le découvrir sur le site www.samuelnjakwa.com. Pour terminer, je dirais que ce livre est le fruit de mes voyages sur le continent où j’ai également animé des M aster class en direction des jeunes photographes, et ce dans plusieurs pays (Congo, Sénégal, Mali, etc.). Il est le témoignage de ce que l’Afrique a donné au monde de grands artistes. C’est aussi un moyen pour dire que nous devons parler de nous-mêmes et non pas toujours laisser les autres le faire.

Recueilli par Parfait Tabapsi à Paris

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