Chroniques

Zanzibar, l’étoile filante

Evocation de la fin de l’un des guitaristes les plus brillants de tous les temps originaire du Cameroun et décédé brutalement en octobre 1988 à Yaoundé.

Il est presque minuit ce 21 juin 1988, au seuil de l’été, et sur le parvis de Beaubourg, le public groggy commence à se disperser. Les Tambours du Bronx ont fini de lui casser les oreilles avec leur concept de percussion. Douze dingues musclés martelant des fûts. Un déluge sonique. Quelque chose comme la version métallique de Doudou Ndiaye Rose. Ouf ! Il était temps et les miennes d’oreilles n’en pouvant plus de ce vacarme infernal, je me suis éloigné vers le Sébastopol pour les protéger. Pas venu à Paname pour rentrer plus sourd qu’un pot au Cameroun. Fin du programme annoncé pour le plateau principal de la Fête de la musique ? Pas vraiment. Les organisateurs ont rajouté au marqueur noir une attraction vert-rouge-jaune venue tout droit de Yaoundé et d’un bar nommé Chacal, les Têtes Brûlées.

Emmenées par Zanzibar sous la houlette de Jean-Marie Ahanda, avec la connivence locale de Blaise Ndjehoya aka Inspecteur Ed Makossa pour les initiés, le dandy tropical, éminence grise du Paris black et désinvolte ouvreur de portes fermées, son entregent alors imbattable a mobilisé une brochette de compétences pour que cette aventure aboutisse. Dans les loges, il y a entre autres complices venus soutenir les TB, Manu Dibango. Autant dire que l’enjeu est de taille. Problème XXL: le Zanzibar nous fait un sévère palu avec presque 40° de fièvre. Bon Dieu. Ce n’était pas le moment. Pas question pourtant de jeter l’éponge. La consigne : foncer d’emblée, une fois sur scène entrer dans le vif du sujet, surtout que personne ne les attend, ces Bantous électriques du troisième type.

Lorsque les premiers accords d’Essingan, titre culte et inoxydable du répertoire des TB retentissent dans les murs d’enceintes de service, plusieurs spectateurs qui s’en allaient déjà vers autre chose ralentissent, surpris par un son inédit dans ces parages, celui du balafon. Qué pasa ? What’s that ? Revenant vers le parvis, je les engage à rebrousser chemin, en assurant ceux/celles qui se trouvent à ma portée qu’ils et elles ne le regretteront pas. Adjugé, vendu. Nous rebroussons chemin de concert et je leur donne en prime quelques informations-clés pour apprécier pleinement ce qui va sous peu leur arriver façon claque esthétique.

Et c’est bien ce qui va se passer au fur et à mesure que les peinturlurées Têtes Brulées déroulent. Jean-Marie Ahanda jongle avec un ballon de foot et donne de la voix au micro, Soul Mangouma fait sonner sa basse, le placide Roger Bekongo étaye à l’accompagnement les envolées de batterie du sieur Afata. Zanzi ? Il cavale au solo dans les étoiles, le gamin d’Okola qui est tombé à la renverse en découvrant quelques mois plus tôt Jimi Hendrix : il y a donc eu sur Terre un mec qui jouait aussi vite. Sa prestation inspirée à lui bluffe les connaisseurs, et sur le parvis, c’est le délire. Les compatriotes se trouvant à Beaubourg ce soir-là sont aux anges et les White épatés. Une opération Bikutsi sur Seine rondement menée, alors qu’en cet été 1988 de Yèkè-Yèkè, le gingembre au rhum est le long drink à la mode dans les restos black de Paname. Une tournée s’en suivra, filmée par la cinéaste Claire Denis qui a organisé une grosse fête chez elle pour eux après Beaubourg, et ça donne «Man no run». De quoi voir le futur en couleurs pour la bande de Chacal Bar.

Retour au pays

Revenus au pays en août, les Têtes Brûlées se produisent quelques jours plus tard à Elig-Effa, un quartier fameux de la capitale, histoire d’évacuer le stress d’un séjour sous pression. Coup de canif dans la raison des contrats signés là-haut. Nuit magique pour les aficionados. Le bruit a couru, relayé par la FM 94 et celui qui n’est pas encore le Petit Homme Vert : les Têtes Brûlées sont là. Le Zanzibar a acquis une boîte d’effets spéciaux et dans ce petit bar bondé, où les gens s’agglutinent les uns sur les autres, le génial Epémé Théodore ne se prive point d’en user pour leur plus grand bonheur. Les réacteurs d’un avion vrombissent, des oiseaux gazouillent, une cataracte gronde façon chutes du Zambèze et j’en passe. Une galerie inventive de sons venus d’ailleurs, de divers autres districts de la réalité contemporaine. Un rare enchantement pour les adeptes du bikutsi qui se trouvaient cette nuit-là dans cette station populaire de mise-en-bière. Stellaire moment gravé pour sûr dans quelques caboches yaoundéennes encore.

Le groupe Les Têtes brûlées à la fin d’un concert.

21 octobre. Je me pointe chez JMA. Mon ami émerge à peine. On se connaît depuis 1968. Nous nous sommes rencontrés sur un terrain de hand-ball à Ebolowa, collégiens, lui Vogtois, moi Libermannien. D’un côté les Frères canadiens et de l’autre les Pères jésuites. C’est moi qui l’ai présenté en 1974 à Blaise Ndjehoya au guichet d’une salle de cinéma du Boulevard Saint Michel où nous allions voir Taxi Driver, et là une conversation a commencé qui dure encore today, malgré les bourrasques. Jeunes étudiants à Paris, souvent le week-end, nous pratiquions en trio un exercice baptisé ‘’manipuler le concept’’, une manière de déconstruction.

Ce matin-là donc à Essos, pendant qu’on tchatche, sa matrone retraitée de mère fait brusquement irruption dans la chambre, affolée. Qu’y a-t-il ? Zanzibar qui créchait là a un malaise sérieux. On court. Le petit gars d’Okola a les yeux révulsés. What’s that ? Quelques minutes se passent d’abord à tenter de comprendre et de mettre des mots sur ce qui lui arrive. Puis nous le transportons vers la clinique Fouda, à cinq minutes de là en voiture. Les infirmiers l’installent dans une chambre individuelle. Le temps que les premières investigations commencent, Zanzibar expire. Merde. Le sol se dérobe sous nos pieds. Lézarde dans le futur entrevu.

Mon Romain-Igor de fils pense que si ce véloce guitariste n’était pas décédé prématurément, la saga singulière des TB aurait lancé le paysage culturel de notre pays dans une autre direction. Autant Yaoundé lui a fait de grandioses obsèques à l’étoile filante, émouvantes, autant son époustouflant Essingan, devenu un classique du patrimoine musical vert-rouge-jaune, continue de faire se trémousser les Camerounais et les Camerounaises. Avec le temps et ne vous en déplaise, tout ne s’en va pas toujours, messire Léo Ferré…

Par Lionel Manga, critique d’art

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