Critiques

Make It Easy

Je le dis d’emblée et sans chauvinisme aucun : le dernier album d’Etienne Mbappé (Etienne Mbappé & the Prophets, How Near How Far, Abstract Logix, 2016) est incontestablement l’un des meilleurs albums de jazz – si ce n’est le meilleur, tout court ! – de l’année passée. Après son album Pater Noster sorti en 2013(Notre note d’écoute : «Les 14 Epîtres d’Etienne Mbappé», Mosaïques n°40, avril 2014, p.5), le bassiste camerounais nous entraine cette fois-ci entre – un brin certes pour le premier – John Patitucci et l’incontournable Joe Zawinul, toujours adossé à l’esprit «Ultramarine», avec, en sus, de forts relents scofieldiens et portaliens pour produire au final 11 plages d’un jazz que les adeptes de la dimension «Rock» de ce genre musical apprécieront du premier coup ! How Near How Far, de par sa finesse et la précision de ses exécutants, est un album de jazz qui nous rappelle bien qu’Etienne Mbappé a jadis dirigé l’orchestre de jazz de la ville de Paris et que depuis lors, il roule sa bosse avec les plus grands et surtout creuse son sillon. Patiemment. Une voie qu’il s’est si bien tracée que cet album «sonne», à maints égards, comme celui de cette maturité que vous confère l’expérience du vécu de musicien de très haut niveau et cette ouverture d’esprit qui fait de vous au final un éternel apprenant.

Difficile de ne pas aboutir à cela quand on joue régulièrement avec John McLaughlin, Joe Zawinul ou Ray Lema ! Dès lors, impossible de ne pas tomber, pour le jazzophile averti ou pas, sous le charme ensorcelant des thèmes comme «John Ji», «Bandit Queen», «Day message», «Make it Easy», «Lagos Market» ou «Assiko Twerk» ! Sans oublier la ballade-mélopée, «Musango Na Wa» qui clôt méditativement l’album. Tout est parfait et conduit de mains de maître par le Messie ou le prophète-en-chef ! Etienne Mbappé nous apparait pourtant comme un Messie sans nom, personnage dont on découvre le visage au fur et à mesure de l’audition des 11 titres de cet opus qui sont, effectivement, «Near» et «Far» tant leurs écritures respectives nous semblent auditivement familières (d’où les références citées plus haut justement) et insaisissables en même temps – on a comme l’impression de tout (re)découvrir avec Mbappé, comme par enchantement, avec notamment cet art consommé de ce que les jazzmen désignent par la «signature rythmique» qui traduit l’éclatement du tempo des carcans traditionnels de l’écriture en la matière : l’exemple que l’on cite dans le domaine étant le célèbre Take Five de Dave Brubeck qui vient de nous quitter.

Bref, un visage dont on devine les traits posés et la sérénité qui en découle, dans la maîtrise parfaite d’une écriture musicale toute en variations complexes et en harmonisations à vous couper le souffle ! L’album How Near How Far porte à l’évidencece souffle revivifiant qui fait du jazz, quelle qu’en soit la tendance, une musique fondée à transcender le temps et, de par les exigences techniques qui la confortent, un exemple pour tous ceux qui s’intéressent au jazz, aussi bien comme mélomanes que comme musiciens, surtout. Si vous n’avez jamais suivi une musique qui étire le temps ordinaire, notamment par la manière dont elle est exécutée en l’occurrence, How Near How Far est justement ce qu’il vous faut pour comprendre que cette étrange alchimie du désert d’insensibilité musicale qui nous enveloppe de plus en plus est fort heureusement susceptible de dépassement grâce à la puissance de l’écriture et la valeur technique des exécutants : les deux vraies plaies de la musique exécutée par les Africains en ce moment (on pourrait bien sûr en discuter plus fondamentalement). Faire de la musique, quel qu’en soit le style, doit tendre vers une certaine excellence, une parfaite symbiose entre rythme et harmonie, ce que l’on oublie souvent un peu vite et que cet album nous rappelle fort incidemment heureusement. C’est donc pour toutes ces raisons qu’il vous faut l’acquérir.      

Joseph Owona Ntsama

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