Chroniques

“A Quiet Time” with Ahmad Jamal!

Les adeptes du doigté papillonnant (en réalité le style «Charleston», le jeu de la main gauche, hérité du grand Art Tatum) et surtout de la sensualité érotisante des structures harmoniques complexes comme seuls savent en produire quelques grands pianistes notamment depuis Errol Garner, seront servis par cet album de 11 titres du pianiste noir, Ahmad Jamal, intitulé A Quiet Time [Production & © 2009, Dreyfus Jazz]. Discrètement mais efficacement soutenu par le trio composé de James Cammack (Bass), Manolo Badrena (Percussions) [le Portoricain qui formait jadis le terrible duo rythmique du Weather Report avec le Péruvien Alex Acuna dans «Rumba Mama»] et Kenny Washington (Drums) notamment dans des titres comme «Tranquility» ou «Paris After Dark», Ahmad Jamal nous livre-là de très belles tranquilles petites pièces de jazz et de piano en connivence avec le jeu des autres instruments.

Les neuf autres titres, en revanche, se présentent comme de longs monologues intérieurs d’une douce et subtile simplicité où Ahmad Jamal sait être profond et expressif sans être ennuyeux comme sait souvent l’être, dans ces cas-là tout en restant certes sensuel mais surtout profondément mystique, quelqu’un comme Keith Jarrett dans ses œuvres en solo (Cf. The Köln Concert, ECM 1064/65, 1975). Et on comprend mieux, partant justement de ce dernier aspect pourquoi cet album qui comporte deux reprises («I Heard A Rapshody» et «Hi Fly», cette dernière étant une composition du saxophoniste ténor noir américain, Archie Shepp, honoré par l’université de Paris 8 Vincennes Saint-Denis en même temps que l’historien Achille Mbembé pour leurs contributions à l’évolution culturelle du monde noir, voir : Mosaïques, 47, novembre 2014 ) ne saurait laisser le mélomane, en quête d’un univers sonore profond où la souplesse du doigté et la technique d’exécution font un alliage parfait, indifférent !

La une de l’édition où a été diffusée la chronique la première fois

«Flight to Russia» est ma chanson-phare pour son swing issu de ce que je viens de dire tantôt en l’occurrence, sa ligne mélodique qui donne à découvrir la sensuelle décontraction du jeu des deux mains d’Ahmad Jamal et l’implication très feuilletée de Manolo Badrena et Kenny Washington font au final de cette chanson-ballade un must : Ahmad Jamal, le natif de Pittsburgh, confirme ici (s’il en était encore besoin !) son statut de «puritain» et d’«hyper-sensuel» que lui attribua jadis la critique. Une critique fort ancienne qui ne lui fut pas toujours si favorable à cause d’une tendance «cabaret» qu’on lui trouvait et qui pouvait quelque peut gêner quelques délicates oreilles. Toutefois, et à l’écoute attentive -j’ai dû m’y prendre plus d’une fois- le titre «The Blooming Flower» est celui qui symbolise le mieux le titre énigmatique de cet album pour sa finesse d’exécution, son swing, l’atmosphère de volutes mentholées et apaisantes qu’il dégage, et enfin cette sorte d’hermétisme qui au final n’en est pas un.

Donc, un travail qui s’adresse à n’en point douter à très de fins esthètes du jazz. On appréciera très certainement A Quiet Time pour son charme sensuel, sa douceur apaisante et ce jeu souvent en décontraction d’Ahmad Jamal qui semble «fuir» ou, plus exactement, jouer à cache-cache avec celui des autres musiciens qui l’accompagnent dans cette quête légitime de la tranquillité… C’est l’un des albums de pianistes de jazz que je vais réécouter, à non point douter, le plus souvent au cours de cette année pour essayer de percer le mystère de l’univers esthétique d’Ahmad Jamal, et vous en ferez probablement autant. Pour l’amour du jazz !

Joseph Owona Ntsama

Texte publié dans Mosaïques N° 062, mars 2016, p .9

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